Accès aux soins : le temps des réformes à l’épreuve du réel

29 juin 2026 · 2 minutes de lecture

Au 1er janvier 2026, 245 847 médecins sont inscrits au Tableau de l’Ordre — soit une hausse de 1,9 % en un an et de 14 % depuis 2010. Et pourtant, l’accès aux soins se dégrade. Les délais s’allongent. Des déserts médicaux apparaissent là où on ne les attendait pas. 87 % du territoire national est désormais classé en situation de fragilité médicale, et 87 départements enregistrent une baisse de densité en médecine générale.

Ce paradoxe n’étonne personne : davantage de médecins ne signifie pas une meilleure répartition, ni une offre adaptée aux besoins d’une population qui vieillit et dont les pathologies chroniques s’accumulent. Conjugués aux nouvelles aspirations individuelles (salariat, vie perso/vie pro), ces différents effets font qu’un médecin supplémentaire ne compense plus mécaniquement un départ en retraite. Ainsi, il faut désormais près de deux jeunes médecins pour remplacer un médecin de la génération précédente sur le plan du temps médical disponible.

Des lois aux effets incertains

Deux textes ont occupé le débat parlementaire ces derniers mois. La proposition de loi Garot, qui défendait une régulation de l’installation en zone sur-dotée, a été profondément amendée au Sénat le 11 juin 2026 : le dispositif coercitif a été remplacé par un mécanisme d’engagement d’exercice partiel en zone sous-dotée — et l’examen n’a pas pu aller à son terme faute de temps. La loi Mouiller, attachée à la liberté d’installation, peine quant à elle à produire des résultats concrets sur le terrain, notamment sur les dispositifs de médecins solidaires dont les modalités pratiques sont particulièrement acrobatiques.

Ainsi, si le cadre législatif fixe des conditions qui se veulent favorisantes, il ne peut à lui seul créer le temps médical qui fait cruellement défaut sur les territoires. La fin du numerus clausus, supprimé en 2020, ne produira ses premiers effets qu’à partir de 2030 — date à laquelle sortira la première promotion sans quota. Les projections de la DREES anticipent une stagnation jusqu’à cette échéance, suivie d’une hausse progressive. Nous sommes dans une fenêtre d’attente incompressible d’au moins quatre à six ans pour les territoires les plus fragiles.

Pendant ce temps, le renoncement aux soins est réel, les inégalités de santé persistantes et la pression sur les professionnels et les élus croissante.

Tenir compte des projets d’exercice

Le fait majeur de l’Atlas 2026 du CNOM n’est pas la hausse des effectifs mais la transformation structurelle des modes d’exercice. Pour la première fois, le salariat est devenu le premier mode d’exercice médical : 47 % des médecins sont salariés, contre 41,6 % en libéral exclusif. Entre 2015 et 2026, l’effectif libéral a reculé de 4,7 % tandis que le salariat progressait de 22,3 %.

Réduire cette évolution à un effet de génération cherchant l’équilibre vie pro/vie perso serait une erreur d’analyse. La réalité est plus complexe : les médecins ont des projets différents, qui évoluent au cours d’une carrière et varient donc dans le temps pour une même personne. Ce qui est commun, en revanche, c’est le rejet de l’isolement. L’accès à une équipe, à un réseau, à une organisation collective — voilà ce qui conditionne désormais le choix d’installation, quel que soit le statut. 40 % des généralistes exercent déjà en cabinet pluriprofessionnel, et 17 % en maison de santé pluriprofessionnelle.

Le levier d’attractivité n’est donc pas la contrainte réglementaire — c’est l’organisation. Les MSP, centres de santé et structures d’exercice coordonné offrent ce que les médecins cherchent : partage administratif, secrétariat délégué, travail en équipe pluriprofessionnelle, continuité organisée. L’existence de différentes modalités d’exercice sur un territoire est un levier réel pour attirer. Les vraies questions de politique publique sont donc : comment développer des structures complémentaires les unes des autres dans les territoires fragiles, et pas seulement là où l’attractivité naturelle existe déjà ? Et comment ces complémentarités peuvent-elles faire levier ?

Retour sur les Assises nationales de l’accès aux soins

Les Assises nationales de l’accès aux soins du 30 juin dernier à Bar-le-Duc ont réuni politiques et acteurs du soin autour d’un constat partagé : aucun acteur ne détient la solution seul. Ce qui portera ses fruits y compris dans un temps court, c’est la capacité d’un territoire à converger — à partager un diagnostic des problèmes et à unir ses compétences et ses moyens pour créer des solutions adaptées.

Les exemples concrets présentés ce jour-là sont éclairants : création de centres de santé portés par les collectivités — à l’image du GIP Santé Grand Est que nous avons accompagné — soins itinérants, dispositifs de consultation hybrides présentiel/distanciel, aides à l’installation « clés en main ».

Nombreuses interventions ont souligné que pour améliorer l’accès aux soins, il faut anticiper davantage son explosion et investir massivement dans la prévention. Cependant, comme pour d’autres sujets, il faut reconnaître que sans loi de programmation pluriannuelle, le virage ne se prendra pas.

Augmenter le temps médical spécialisé par les équipes de soins spécialisés

Au-delà de l’accès aux soins primaires, les soins spécialisés ont fait l’objet de présentations concrètes. Alors que les délais croissants génèrent des renoncements aux soins et des recours aux urgences inadaptés, des équipes de soins spécialisées voient enfin le jour après un démarrage très progressif. Intégrée à la loi du n° 2019-774 du 24 juillet 2019 sans modèle économique, quelques projets financés sur le FIR (fond d’intervention régional) ont éclos à partir de 2022. Mais ce n’est qu’avec la Convention médicale 2024-2029 et l’adoption d’un cahier des charges national que le cadre est réellement posé.

Celles qui ont vu le jour structurent des filières en organisant la subsidiarité via la délégation aux généralistes des actes courants, expertise à distance, priorisation du temps spécialiste sur les pathologies les plus complexes. Elles constituent une façon concrète de libérer du temps médical sans créer de nouveaux postes. C’est particulièrement indispensable et pertinent pour les spécialités les plus fragiles démographiquement, comme l’a souligné aux Assises Pierre Haman, Président de l’Union Nationale des Équipes de Soins Spécialisés en Dermatologie et Vénérologie.

Ce qui manque encore : des méthodes partagées et coordonnées d’évaluation

L’évaluation est relativement absente de ces débats. S’il est donc acté que les initiatives concertées et multiples des acteurs de terrain doivent permettre de faire face aux défis de l’accès aux soins, comment savoir si le résultat cumulé de ces efforts est supérieur à la somme de chaque consultation et suivi de patient gagné ?

Cette appréciation ne se limitera pas à lire le prochain rapport du CNOM ou de l’IRDES. En effet, les effets démographiques et épidémiologiques sont trop lourds pour isoler l’impact d’actions elles-mêmes multiples. Sans stratégie d’évaluation construite — avec des objectifs définis par dispositif et des indicateurs clairs, le risque est de sous-estimer la portée réelle des initiatives, soit de dissimuler leur manque d’effet derrière un discours non documenté.

Les instances existent pourtant : Conseils territoriaux de santé, Commissions régionales de la santé et de l’autonomie. Elles sont légitimes pour exiger des analyses fiables de l’impact des moyens déployés. C’est à cette condition que les territoires pourront capitaliser — et que les décideurs pourront arbitrer en connaissance de cause.


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