3 questions à Tufan Eraslan, Expert en projets territoriaux de santé et accompagnement des structures d’exercice coordonné

3 juillet 2026 · 2 minutes de lecture

1. On parle beaucoup de « projet de santé » comme d’un document fondateur. Mais sur le terrain, qu’est-ce qui fait vraiment la différence entre un projet de santé qui mobilise et un projet de santé qui reste dans un tiroir ?

Pour moi, tout se joue sur le groupe avant de se jouer sur le document. Un projet de santé qui mobilise, c’est d’abord un groupe fédéré, des professionnels qui partagent un intérêt commun, qui y voient du sens pour leur pratique, et pas seulement une contrainte institutionnelle. Ça suppose aussi un diagnostic construit avec eux, et pas une démarche standardisée plaquée sur le territoire. Trop de projets de santé partent d’une trame type, remplie pour répondre à un cahier des charges, plutôt que d’un vrai travail collectif sur ce que vivent les professionnels et les habitants localement.

Ensuite, il faut du leadership à l’intérieur de ce groupe, quelqu’un, ou un petit noyau, qui porte la dynamique et tranche quand il faut.

Et enfin, ce groupe a besoin de preuves rapides, une action simple mais efficace, avant même de penser à l’efficience ou au passage à l’échelle.

C’est cette séquence, diagnostic co-construit, groupe fédéré, leadership, premier succès simple, qui transforme un projet de santé en dynamique vivante plutôt qu’en document administré.

2. Les CPTS ont maintenant quelques années de recul. Entre celles qui ont vraiment changé quelque chose sur leur territoire et celles qui peinent à dépasser les réunions de coordination, qu’est-ce qui fait la différence — concrètement ?

J’applique la même grille de lecture qu’à la première question, parce que c’est exactement le même mécanisme à l’échelle d’une CPTS. L’exemple le plus parlant, c’est le Covid et la campagne de vaccination.

Les CPTS qui ont vraiment fait la différence sur leur territoire, ce sont celles où un groupe de professionnels était déjà fédéré avant la crise, pas créé dans l’urgence, et où le diagnostic de ce que pouvait faire ce collectif venait d’eux, pas d’une méthodologie descendante. On l’a vu surtout en Bretagne, ce ne sont pas les CPTS les plus avancées sur le papier qui ont le mieux mobilisé, ce sont celles où un noyau de professionnels avait déjà l’habitude de travailler ensemble et où un leadership clair a pu dire : on organise les centres de vaccination, on répartit les créneaux, on va chercher les publics isolés.

C’est une action simple, très concrète, avec un impact immédiat pour la population, exactement le type de premier succès qui soude un collectif bien plus que n’importe quelle réunion de coordination. Les CPTS qui peinent aujourd’hui à dépasser le stade des réunions sont souvent celles qui ont reproduit une démarche standardisée sans jamais repartir d’un diagnostic vraiment partagé par leurs professionnels.

3. Vous avez piloté des projets en CPTS, en MSP, et du côté des collectivités. Quel regard ça vous donne sur la façon dont ces acteurs se comprennent — ou se ratent — sur les sujets de santé territoriale ?

Ce qui frappe, c’est le décalage de temporalité et de logique. Les collectivités raisonnent en politiques publiques, en attractivité territoriale, avec un temps souvent électoral. Les CPTS et MSP raisonnent en organisation du quotidien des professionnels, avec des financements et des indicateurs propres à l’Assurance Maladie et à l’ARS. Ce sont deux mondes qui parlent de la même santé territoriale sans toujours partager le même vocabulaire ni le même calendrier.

Il y a aussi un décalage plus institutionnel, les demandes qui descendent au niveau national, appels à projets, priorités de santé publique, cadres réglementaires, collent rarement telles quelles aux réalités d’un territoire donné. Et les institutions ont souvent du mal à accompagner cet écart, à laisser la souplesse nécessaire pour que le national se traduise vraiment en réponse locale.

Ce qui peut les rassembler, je crois, c’est un diagnostic de territoire partagé, construit avec tout le monde autour de la table dès le départ. Mais ça suppose une réciprocité. D’un côté, un groupe de professionnels fédéré, capable de porter une parole commune plutôt que des demandes dispersées. De l’autre, des collectivités et des agences de l’État qui acceptent vraiment d’écouter ce qui remonte du terrain, plutôt que de dérouler une méthodologie standardisée. Quand ces deux capacités à se parler existent des deux côtés en même temps, collectivités, CPTS, ARS et Assurance Maladie arrêtent de fonctionner en silo. Il faut aussi quelqu’un dont le métier est justement de tenir cette fonction de traduction dans la durée. C’est un rôle sous-estimé, mais c’est souvent lui qui transforme des mondes qui se ratent en acteurs qui avancent ensemble.

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